Article Dans la nuit électrique*

par Michel Cegarra

2013

La nuit est tombée. Quelqu’un, dehors, dans la tiédeur bleutée de l’été, regarde les fenêtres illuminées de la maison. Dans la profondeur des ombres, l’espace est segmenté par des arbres. La végétation des jardins, encore humide des derniers arrosages, semble croître silencieusement. La scène paraît paisible mais elle témoigne d’un sentiment d’inquiétante étrangeté, selon la formule autrefois élaborée par Freud qui précisait : "On qualifie de un-heimlich tout ce qui devrait rester dans le secret, dans l’ombre, et qui en est sorti" 1. Rappelons-le également, Das Unheimliche renvoie à "ce qui n’appartient pas à la maison et pourtant y demeure " 2.


Et nous voici dès lors au plus près de la peinture de Yann Lacroix qui est moins une image qu’une expérience et moins une vision qu’une mémoire à l’oeuvre dans l’épaisseur du visible. Regardez ! Le pinceau travaille dans l’effacement et le floutage, de sorte qu’un mouvement agite les feuillages et que les ombres sont mouvantes. Quelqu’un est là, dehors, il se déplace sans bruits dans la nuit bleue. Il observe anxieusement les fenêtres éclairées de cette maison qu’il connaît mais qui n’est plus la sienne. Et l’émoi de cette perte est ressentie par le regardeur car, finalement, c’est nous qui sommes-là, dehors, dans l’ombre, privés de la lumière apaisante, de la chaleur de la maison, étourdi par la révélation brutale de notre inapaisable solitude.


[ * Ce texte est extrait d’une étude en cours consacrée au travail de Yann Lacroix ]


NOTES

1. Sigmund Freud, Das Unheimliche (L’inquiétante étrangeté), 1919. Il faut se souvenir que Freud considérait cette question comme relevant avant tout d’ ?un domaine particulier de l’esthétique?. Cf. Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris Gallimard/folio essais, 1985, p. 213.

2. Selon la belle formule lapidaire de J.-B. Pontalis. Cf op. cité, « avertissement de l’éditeur », p. 8.